Souvenir d'un tournage épique.

Troisième jour de tournage. Extérieur jour.
La lumière et la brume avaient envahi Vizzavona, la veille. Nous obligeant à plier bagage et laisser la scène en suspend. Encore des plans à tourner en montagne. Seulement voilà : sur la vingtaine de figurants il n'y en a plus que 7 présents. J'improvise totalement et serre au cadre. Le montage fera le reste. Et le montage l'a fait, comme la lumière était totalement et par miracle raccord on ne voit strictement rien à l'image. Le seul coup de bol du film au milieu d'une avalanche de cataclysmes.
Vers midi nous faisons route vers la vallée de la Cinarca, à une heure trente de route. Dans la maison familiale, très typique de la maison corse traditionnelle. Je tourne un séquence où une femme « corse » sort de chez elle. La scène est emballée en deux temps trois mouvements ou presque. Et l'actrice heu....me gerbe toujours sur les pieds en se plaignant de nausées : les joies de la maternité et du cinéma mêlés.
L'après-midi doit se dérouler une scène où la jeune femme entre dans une maison en ruine.
Lourde installation technique. Travellings très longs. Scène compliquée et délicate sur le plan technique. Je donne enfin le moteur. Soudain dans le champ, deux attardés font leur apparition. J'arrête la scène. « Vous voulez bien sortir du champ s'il vous plaît » - « Qui nous ? « - »oui vous » - »eh nous on est sur la place on est pas dans le champ ». Je craque. Cette fois-ci c'est le fou-rire général. Je maudis JG qui m'a laché pour l'assistanat mais je n'arrête plus de rire.
Nuit : retour à la villa à Porticcio.
On tourne une scène où le « héros » du film doit vomir dans les chiottes. Compliqué. Décor naturel les W;C sont très étroits, finalement; je le filme en champ, baissé sur le cuvette. Et en contre-champ la caméra est censée être au fond du bidet. En fait, nous avons démonté la lunette, et callé celle-ci à la verticale. L'acteur se penche, l'effet est saisissant. On dirait vraiment que la caméra est au fond des chiottes. Mais voilà le hic, à force de faire semblant de vomir, l'acteur vomi pour de vrai. C'est une des scènes les plus réussies du films.
Le soir la production me dira qu'on a pas assez de fric pour les finitions du film. Ambiance et enguelade avec ce connard de producteur qui a emmené sa maîtresse sur le tournage aux frais du film, grevant ainsi le maigre budget. La garantie de bonne fin ? Ouais...bon.
Soir trois heures du matin
Le téléphone sonne.
- lui :»dis-moi on va la voir totalement à poil ma femme ? »
- moi :»oui-
-lui - « je te préviens je viens et je casse tout sur le tournage ».
- moi : « eh bien viens !!!"
-lui : « tu comprends c'est pas çà, mais çà me fait chier qu'on la voit nue. Enfin tu comprends... »
-moi : « oui je comprends mais tu sais finalement on ne la verra peut-être pas, elle est plutôt mal foutue »
-lui : « quoi ! Elle est mal foutue ma femme ? »
-moi « t'en fais pas nous l'éclairerons du mieux possible, elle sera bien »
- lui : »Elle est mal foutue ma femme ?
- moi : « oui ! Si tu veux le savoir, elle est mal fichue ! On la verra dans la pénombre »
-lui « ah mais non alors, elle est vachement bien !!! »
-moi « laisse-tomber ! »
-lui : « ah non !!! puisque c'est comme çà JE VEUX qu'on la voit nue !!!et en pleine lumière »
(OUF !!!!)
Quatrième jour. Extérieur jour/ Intérieur nuit : la TOTALE !
Le matin à l'aube nous tournons encore dans la vallée de la Cinarca une scène où doit apparaître le FLNC. La scène se déroule dans une église en ruine figurant un plasticage. Bon ,,,il m'aurait été facile de trouver une villa plastiquée, mais autant ne pas achever les propriétaires en tournant une telle scène en post-live ou plutôt en post-mortem et ...bonjour les emmerdements.
Tout le monde est là. Le décorateur a apporté des cagoules, des treillis, des mitraillettes « plombées » avec fiche de sortie du magasin des accessoires pour les véhiculer.
Les figurants endossent leur costume de clandestins. Soudain un gros mec arrive. :
- »C'est toi le metteur en scène ? »
- »euh oui... »
- »dis-moi tu ne vas pas tourner avec ces vieilles pétoires et avec ces types ? »
- »oui ! pourquoi ?»
- »ah mais çà ne va pas çà, çà ne va pas être crédible ! attends ! »
La dessus le mec ouvre le coffre de sa bagnole et sort tout un arsenal aussi impressionnant qu' authentique( Galashnikov, Sten ect...). J'étais vert. La scène est on ne peut plus criante de vérité.
Soir, Intérieur nuit, Villa Porticcio.
J'avais gardé la scène » érotique » pour le dernier jour. En fait cela se fait toujours au début du tournage, mais je ne le sentais pas ainsi,
Le couple en question doit faire l'amour mais le coïtus en question doit être interruptus par une série de bombes explosant sur la ville.
Le lit en acajou est très joli. Style 1900; Nous installons l'objet du délit sur des calles sifflées. Après un dialogue à la mord-moi-le-noeud sur le cinéma. Ils doivent commencer à se caresser quand soudain la fenêtre s'entr'ouvre sous le souffle d'une explosion venant de l'extérieur. Un série d'explosions retentit.
Premier plan. Elle est nue de dos à plat ventre (scène de citation du début du Mépris de Godard). Tiens elle craque et commence à pleurer. On recommence, maintenant elle rit nerveusement.
Je suis sur le praticable avec la scripte. J'éclate de rire. Je n'arrête plus.
Il me faut dix minutes pour me calmer.
La caméra est sur le praticable en plongée sur le lit.
Cà y est ils commencent à baiser. Enfin à simuler. Elle gémit. L'acteur s'active comme un possédé. Ah non ! Bon sang on dirait un viol. Je donne la coupe. On recommence.
Nouvelle prise au sol. Là le couple est en pleine action. Soudain CRAC ! Les cales-sifflées glissent le lit s'effondre.
Fête du tournage, le soir. 40 Personnes dans la villa. Pour une histoire de bouteille de vin, c'est l'explosion. Le chef-electro gifle sa femme. Un machino lui saute dessus. Bagarre générale. Je rentre hagard à six heures du mat chez moi....Et je me réveille le surlendemain. J'aurai dormi dix neuf heures d'affilée.
Mais çà valait le coup !
Plus tard festival du film Méditerrannéen de Bastia. Je suis au fond de la salle presque sous le siège. Entre temps l'acteur principal s'est suicidé (pas à cause du film). Rien à dire. Un exploitant a passé le film en avant-programme une trentaine de fois.