Josepha a été escroquée: les murs et fonds qu'elle avait achetés appartenaient à l'Etat. Par Marc PIVOIS (« Libération ») En déposant plainte pour escroquerie, Josepha B a visiblement secoué un panier de crabes. «Ça n'a pas traîné ! Le jour de Halloween 2000, à l'heure de l'apéro, deux mecs se sont pointés sur la terrasse de mon restaurant. J'ai eu droit à la fois aux surprises deux mecs en cagoule et aux friandises - des pruneaux !» En effet, deux messieurs se sont invités vers 19 heures, tandis que les premiers clients du «Ricantu» arrivaient. L'un braquait un fusil à canon scié, l'autre un 357 magnum. Ils ont arrosé la terrasse du restaurant. Quelques semaines plus tard, le boxeur Frédéric Notto sera assassiné de plusieurs balles dans la tête à Ajaccio. Rien à voir ? Non, sauf que l'arme, le 357, était la même. «Ça donne à réfléchir», concède Josepha. Ferrari Testarossa. Pas tant que ça. Josepha B s'apprête à déposer une nouvelle plainte. Au civil, cette fois. «Je n'ai plus rien. Qu'est-ce que j'ai à perdre ? Ma vie, c'est la mort lente... Je veux récupérer mon argent !» L'histoire du Ricantu, pour cette mère de famille de 38 ans, remonte à fin 1993. JS, homme d'affaires réputé à Ajaccio, propose une «très bonne affaire» à Martin Bonardi et à sa nièce Josepha : il leur cède les parts de deux sociétés correspondant aux murs et au fonds de commerce d'un restaurant, situé sur la plage du Ricantu, à l'entrée d'Ajaccio, à deux pas de l'aéroport Campo dell'Oro. Le 1er avril 1994, Josepha et son oncle signent pour les deux sociétés, 1 103 000 francs pour la SCI Campo (les murs) et 800 000 francs pour la Sarl U Ricantu (le fonds). Une belle affaire sur le papier : 2 000 m2 de plage dont 800 m2 bâtis. «Très conciliant pour un homme qui roulait en Ferrari Testarossa», raconte Josepha. S propose aux Bonardi un plan de financement permettant que les prêts qu'il avait lui-même contractés soient repris par ses successeurs, leur évitant ainsi d'avoir à débourser le montant total de l'achat. Pendant près de deux ans, Josepha fait tourner ce qu'elle croit être «son» restaurant. Puis, en avril 1996, elle reçoit une quittance de loyer de la chambre de commerce d'Ajaccio pour son Ricantu. «Un loyer ? Mais je suis propriétaire...» Eh bien, non. Josepha, qui se définit elle-même comme «une brave paysanne», découvre le pot aux roses : pas plus que son prédécesseur, elle n'est propriétaire ni des murs, ni du fonds. Tout appartient à l'Etat ! Le Ricantu est implanté sur le domaine aéroportuaire, lequel est concédé à la chambre de commerce et d'industrie. Josepha a acheté un bien inaliénable, «du vent», dit-elle. Pour plus d'un million et demi de francs. Incroyable naïveté ? «Un gouffre s'est ouvert sous moi. Comment une telle chose était-elle possible ? Un notaire très connu sur la place et le service juridique d'une banque avaient travaillé sur le dossier et ils avaient tout laissé passer ? J'ai porté plainte.» Le procureur de la République d'Ajaccio ouvre une enquête. La brigade financière découvre que, quelques jours avant la vente aux Bonardi, Me A S, notaire, a modifié les actes originaux. Le commandant de la brigade financière qui rédige le rapport n'hésite pas à l'accuser d'avoir inscrit de «fausses indications dans des écritures authentiques», constituant «une altération de faits que ces documents avaient pour objet de constater». De même, la caisse du Crédit Mutuel d'Ajaccio, auprès de qui le prospère J S venait de transférer ses comptes, a demandé, pour accorder les prêts, une hypothèque sur un bien que ses dirigeants savaient forcément être construit sur le domaine public. «Militants recasés». En septembre 2000, le notaire S, influent dans les milieux judiciaires, et l'homme d'affaires S seront placés en garde à vue. Mais au bout de deux jours, le procureur d'Ajaccio ordonne que soit mis fin à la garde à vue. Puis l'affaire va dormir quelques mois, avant de faire l'objet d'un classement. «La justice a simplement estimé qu'il n'y avait pas matière à poursuivre, estime aujourd'hui Me S. Je n'ai pas été le notaire de cette vente. Si j'ai été amené à modifier les actes, c'est parce qu'il y avait eu un décès dans les précédents propriétaires. C'était purement technique. Certes, les biens appartiennent à l'Etat, mais pour moi, c'est un bail très long qui s'apparente bien à une propriété.» N'empêche, quelques semaines après cette tentative judiciaire, Josepha recevra la visite des deux cagoulés. Reste le concessionnaire, la chambre de commerce et d'industrie (CCI). Celle de Corse du Sud est dirigée depuis des années par des proches de l'ex-MPA (Mouvement pour l'autodétermination), «vitrine légale» de l'ex-FLNC-Canal habituel. «Les principaux animateurs de ce mouvement se sont reconvertis dans les affaires. Certains anciens militants ont besoin d'être recasés. Ce type d'établissement convient parfaitement», analyse un connaisseur de ces milieux. Josepha, loin de ces considérations, souhaite seulement récupérer ce qu'elle a «englouti dans ce méli-mélo». Source : « Libération » Dossier Corse | |