Venise, la première fois.

Publié le par Wild M.

 1995  : le premier jour de mon premier voyage à Venise fut tout aussi étrange que le chemin qui m'y conduisit et ce chemin n'appartient qu'à moi puisque je fis ce voyage seul comme je le souhaitais.
Venise éclata dans la brume à l'aube d'un jour de Mai, je la voyais se rapprocher accoudé à la fenêtre du train qui glissait sur ce pont étendu sur l'eau. Clochers emergeants de la brume, vaporetti, villas sur l'eau et puis la gare enfin où traîne encore le fantôme de Visconti.
La gare surplombe un canal. Là en haut des marches je posai mon sac à dos, incapable de faire un pas, médusé. Tout était là comme je l'avais vu au cinéma. D'entrée le temps bascula, une gondole drapée de noir emmenait un cercueil vers une île-cimetière, des femmes en noir jetaient des fleurs sur l'eau, les cloches sonnaient le glas.
Je m'engouffrai alors vers le Ghetto pour rejoindre l'hôtel Leonardo, me frayant un passage à travers les étals du marché et les fruits éclatants.
Des cris de marchands en vénitien, des enfants courant en tous sens. Venise était bien là, réelle, irrélle, mortelle et éternelle.
Là d'une fenêtre ouverte dans une maison enfouie sous le lierre, la voix de la Callas envahissait la rue étroite qui menait à l'hotel Leonardo.
Derrière le bureau d'accueil de cet hôtel pas cher, enfin pas trop cher pour moi, elle me regarda avancer vers elle. Elle avait près de 70 ans et une poitrine énorme. En lui tendant mon passeport des images de "La cité des Femmes " s'intercalèrent entre ma vue et ma vision. Putain qu'elle était fellinienne la taulière.
Buon giorno signore (bonjour Monsieur)
-'giorno ! ('jour)
elle : " lui e solo ? (vous êtes seul ? )
moi : -si
elle : " allora come mi dispiace ma guarda io lo faccio la stanza matrimoniale a pocco-prezzo.Communque è tutto quel che ferma"
(ah celà me déplait, je vous fais la chambre nuptiale pas chère, de toute façon c'est tout ce qui reste.)
Me voilà donc sans mariée dans une chambre nuptiale, avec lit à baldaquin et angelots dorés au murs.
J'ouvre la fenêtre, au bout de la cour pavée, un type en haillons joue du bandonéon
.

je quitte l'hôtel et décide de me perdre dans Venezia. J'erre dans le Ghetto, et je continue mon chemin dans les ruelles pavées, le walkman joue du Vivaldi.  J'arrête l'appareil. Les sons de Venise se suffisent. Miaulement d'inombrables chats, chants des gondoliers sur le Grand Canal tout proche. Les cloches de dizaines d'églises déclinent l'angélus sur tous les airs.Belles italiennes. Tout est là, comme dans la Venise rêvée, au delà du rêve de pierre et de l'or des palais. Venise existe. Venise existe et je n'en crois ni mes yeux, ni mes oreilles.

Je pense à cette fille qui a grimpé dans le train à Genes. Elle m'a longuement observé du coin de l'oeil. A côté d'elle une vieille anglaise se rend à Milan. Au bout d'un quart d'heure nous parlons. Les femmes se livrent en français et en anglais. La française parle du suicide de Bruno Betthelheim. L'anglaise de celui de Marylin Monroe et moi...de celui de Patrick Dewaere.  Drôle d'itinéraire. Thanatos et bientôt l'Eros  : la française puisque nous ne nous reverrons jamais me raconte ses aventures sexuelles très librement et l'anglaise de plus de soixante dix ans perd sa réserve et se raconte l'air absent, regardant défiler le paysage comme si elle voyait défiler sa vie. Elles se regardent enfin et m'interrogent. Je souris sans rien dire. Je ne suis pas en état de confidences et Venise m'attend. J'ai un changement pour Venise, je descend dans une petite gare dont j'ai oublié le nom. De la fenêtre je vois leur visage se pencher. Puis elles m'envoient des baisers. L'anglaise m'a dit avant de descendre qu'elle m'aurait bien épousé. J'ai ri.

Ce fut le premier voyage à Venise, il devait être suivi de beaucoup d'autres et ce n'est pas fini...

Le soir j'ai érré longtemps du côté de la piazza San Marco, il faut dire que c'est un endroit que j'évite par dessus tout dans la journée. Trop de touristes. Il faut en fait découvrir la Venise des Vénitiens, les marchés, les garages à gondoles, les petites rues qui d'une façon ou d'une autre débouchent sur la lagune ou sur le grand Canal. Mais jamais San Marco entre 9 heures et 22 heures ! C'est Disneyland c'est à dire le contraire de Venise.

Ma première nuit à Venise ce fut à San Marco cependant. A marée haute la place était recouverte de dix centimètres d'eau comme un lac immense et immobile ou se reflètait la basilique.  Au Café Florian l'orchestre en queue de pie jouait. C'est magique Venise surtout lorsqu'on a la magie dans le regard. Rien ne sert de voir si l'on ne sait pas voir. J'ai donc bu des scotches au Florian en écoutant l'orchestre, violon, piano, "la gazza ladra" puis j'ai quitté la place en passant sous le grand portique au dessus duquel se trouve une immense horloge bleue avec les signes d'or du zodiaque configurant chaque heure. En traversant la place, les chevaux de San Marco étaient cabré éternellement vers la lune. Je me suis alors dirigé vers le Ghetto à pied dans Venise déserte, sombre et silencieuse d'un silence troublé par le clapotis de l'eau du grand Canal tout proche.  Première nuit vénitienne, hors du temps, hors de l'espace, mais dans l'Histoire, de Shakespeare, à Joyce, de Visconti à Mann, de Wagner à ....Woody Allen c'était bien Venise, ses ors et ses marbres sous la lune. Venezia per sempre !

Traverser les piazze, les ruelles, marcher le long des canaux désert. A une certaine heure voire à une heure certaine, Venise t'appartient. Elle est à toi et à nul autre. A toi avec ses siècles d'hisoire, et les mémoires de Giacomo Casanova, au détour d'une petite place tu vas trouver un puit là où Visconti tourna une "séquence de choléra" dans "Mort à Venise"....Evidement on ne peut pas ne pas y penser d'autant que là l'écran n'est plus en scope mais en 360°.

360° de rêve. Venise te mets dans un état second, le syndrome de Stendhal.

Demain le jour va affluer peu à peu et réveiller la lagune endormie sous ses brumes mauves et argent. Le premier soleil arrive directement sur la Piazza San Marco endormie et humide, alors les pigeons vont affluer venus de nulle part car ils ont toujours été là. Et puis...hélas les milliers de touristes bruyants, ne respectant ni l'histoire, ni les Vénitiens. Venise devrait être décrétée, ville sanctuaire. Interdite aux vandales en sandales, aux grosses américaines gloussante sous leur permanente platine et leurs joues rougies par le soleil d'Italie. Interdite aux japonais qui mitraillent tout et rien de leur Sony ou de leur Nikon. Mais alors...que serait Venise sans la vulgarité de ses rues qui rend par contraste son ciel plus pur et son architecture plus accueillante. Il faut savoir regarder la vulgarité de Venise, grande Putain de l'adriatique et rechercher ailleurs, dans le rugissement des lions de pierre, sur la margelle d'un puit sous une treille près d'un canal, le vrai chant de Venise.

Un jour je vous parlerai de la vulgarité de cette ville. Sans doute son impact est-il plus fort car il cotoie sans cesse la beaucté indicible, inéffable.

Il faut alors sauter dans un vaporetto et partir très loin au large, sur la lagune.

San Giorgio Maggiore (photographie prise du haut du clocher de San Marco)

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article