Femme perdue en cours de vie
Toi, l'oeil noir et la fossette au menton marquée, les cheveux de jais épars sur tes épaules, la peau mate, tu étais mon indienne. Enfin, une indienne du Gard çà ne se trouve pas tous les jours . La première chose que je vis de toi ce furent tes pieds qui dépassaient par les vitres de ta vieille 4L. Bien sûr ce n'était pas hier, mais peu importe. Tu dormais dans la guarrigue, j'ai tapé à la vitre et tu m'as gratifié d'un " wouah con !" qui sentait la lavande. Evidement tu as failli sortir ton cran d'arrêt de ton sac ouvert, mais apparement je ne devais pas avoir l'air menaçant même dans la lumière de ce crépuscule pourpre.
Nous avions soupé dans la villa de J. Je m'étais lancé dans une tirade interminable sur le cinéma italien des années 60. Au bout d'une heure tu m'a regardé d'un air farouche qui allait démentir ton propos -" C'est passionnant tu vois mais j'ai très froid aux pieds alors tu t'aménes oui ou merde ? " . Je t'ai entraînée sur la terrasse ou la brise du soir faisait voler les rideaux de tulle, la lune s'était levée. Je t'ai prise sur les tomettes rouges qui gardaient encore la chaleur du soleil.
Tu étais la femme amazone, la femme guerrière, tu luttais surtout en amour. Au matin tu as couru vers les troupeaux de chevaux qui galopaient vers la mer.

Je ne saurais jamais pourquoi toi qui étais mouvement perpétuel, adorais le cinéma de Visconti, tout en lenteur, en contemplation. Tu es venue en Corse un soir d'orage sur Bastia. Ton premier séjour en Corse. Et la nuit tu me réveillais -" Putain dis c'est des bombes ! Génial ! " oui enfin génial c'est vite dit. Avec toi il fallait que çà bouge, il fallait que çà saute et peu en importait la raison.
Je revois ton corps ruisselant au sortir de l'eau sur la plage de Calvi, ce corps nu lèché par les flammes du feu que j'avais fait dans la nuit. Tu étais splendide, un splendide animal sauvage, et je savais dès le début de notre rencontre que rien ne te retiendrait, rien ni personne.
Ainsi tu t'es levée dès l'aube un jour à Montpellier et tu m'as annoncé que tu partais voir les aurores boréales. J'ai reçu une carte deux semaines plus tard. Une carte de très loin là-haut dans le Nord, un nord que tu n'avais pas perdu.
